list

Frères humains

Vous interrogez-vous parfois sur les vertus soi-disant révolutionnaires de l'art contemporain ? Croyez-vous dur comme fer en leur efficacité subversive ou feignez-vous en ce domaine une salvatrice naïveté ? Voici ce que j'en pense : de nos jours, la préférence pour une dimension critique de l'œuvre d'art constitue l'ultime tentative pour raccorder notre époque, somme toute aseptisée et anémiée, à l'esprit tumultueux des premières avant-gardes.
L'engagement politique chez les artistes était alors une position relativement inédite, comportant une certaine dose de risque, comme celui de l'emprisonnement. De nos jours, cet engagement serait plutôt un lieu commun du discours sur l'art, professé par des créateurs subventionnés qui, par comparaison avec leurs illustres prédécesseurs, ne risquent plus grand-chose. Aujourd'hui, l'apologie d'une dimension subversive et de gauche, au sein d'un marché de l'art qui n'a jamais été aussi capitaliste, n'a plus grand sens et relève la plupart du temps du simple argument de vente.
D'un côté, des artistes qui vivent mal leur statut d'inutilité ; et de l'autre, des collectionneurs qui culpabilisent (ne serait-ce qu'inconsciemment) en raison de leur aisance financière… Peu avant l'an Mil, des personnages fortunés, craignant le cataclysme annoncé par la fin du millénaire, rémunérèrent grassement quelques prélats peu scrupuleux assurant que leur âme, grâce à cette générosité de dernière minute, monterait bien au Paradis : on appela ce phénomène le " trafic d'indulgences ". Il y a bien quelque chose du trafic d'indulgences et de la soif de rédemption dans cette obsession que le monde artistique nourrit pour le contenu subversif de l'œuvre d'art.
J'en suis bien désolé, mais la " réalité " économique du monde de l'art ne cadre pas avec les revendications affichées haut et fort par nombre d'artistes. L'art dit " socialement critique ", dans sa grande majorité, n'est ni plus ni moins qu'un formidable jeu de dupes, d'une redoutable hypocrisie. Ce n'est pas nouveau, le jeu de la subversion artistique est faussé ; et le milieu de l'art, quand bien même il prétendrait compatir à quantité de problèmes socio-politiques lointains, ne connaît en général pas grand-chose du monde extérieur, à commencer par celui qui s'étale en bas de chez lui.

Cela ne viendrait sûrement pas à l'idée de Julien Beneyton de se présenter comme un artiste " critique et engagé ". Cela l'agacerait sans doute si quelqu'un décidait de le labelliser ainsi. Pourtant, en raison des sujets qu'il a choisi de représenter, il pourrait tout à fait revendiquer ce statut très à la mode. Il ne le fait pas, sans doute par pudeur.
Beneyton peint, entre autres, ceux que les sociétés des pays dits développés (à Paris, New York, Varsovie…) ne veulent pas voir ou tolèrent tout juste : clochards, SDF, jeunes beurs et blacks, rappers dont le jeune Julien écoute la musique en permanence… Mais là où les subversifs d'aujourd'hui prétendent défendre des catégories sociales (abstraites par nature), lui choisit de peindre des individus. Beneyton répond aux clichés éculés de l'art critique par une entreprise de ré-humanisation, en restituant à des visages un nom et une histoire personnelle. Ses tableaux sont en effet des portraits qui résultent avant tout d'une rencontre, d'une discussion avec le modèle, puis d'une séance de pose photographique si ce dernier a donné son aval. Les multiples prises de vue tiennent lieu d'esquisses pour la peinture, l'artiste y multipliant les détails qui seront autant d'indices sur la personnalité du sujet.
Il y a par exemple J-roc, jeune black new-yorkais qui a déjà à son actif deux séjours au pénitencier pour trafic de drogue. Il risque la perpétuité s'il plonge une troisième fois. Alors il tente de s'en sortir en faisant du rap. Le jeune homme pose devant le Queensbridge. Sa mine est sombre et mélancolique, la main est crispée sur le téléphone portable. Autour de lui, tout paraît menaçant, les eaux noires du fleuve, les arbres décharnés à la Caspar David Friedrich ; même les immeubles semblent en sursis, fragiles et sur le point de s'effondrer. On croise également Joanna, jeune femme du Bronx rencontrée au centre d'art PS1 de New York, où elle surveille les salles d'exposition. Ses grands yeux verts et le tatouage dans le cou trahissent une puissance et une rage de vivre inextinguibles. Quant à Tiger, le dingue croisé dans une rue new-yorkaise, son visage grimaçant et son regard roulant en tous sens disent bien que son esprit est parti depuis longtemps explorer d'autres contrées.
Et puis il y a aussi toutes les œuvres que Beneyton a consacrées à ceux dont on n'est pas bien sûr qu'ils appartiennent encore au monde des vivants : les clochards… Il y a quelques années, il avait peint Josiane, vieille femme très mal en point vivant sur le trottoir près du carrefour de l'Odéon. Dans une nouvelle série, l'artiste ne conserve des prises de vue que les corps allongés et quelques accessoires indispensables (bouteilles, chaussures…), le tout isolé sur un fond blanc. Le contraste entre la surface immaculée et l'état pitoyable des sujets accentue encore l'effet de gouffre incommensurable, de solitude, sans espoir de retour.

Cependant, qu'on ne se méprenne pas : à aucun moment Julien Beneyton ne donne dans le misérabilisme ou la complaisance. Encore une fois, il s'agit de ne surtout pas adopter la posture du justicier ou du preux chevalier blanc : " Dans ma peinture, il est question de montrer et non de juger les gens. "
L'approche des modèles est délicate, respectueuse, mais l'artiste tient à sa position de retrait et de neutralité. Il n'est pas naïf et ne pratique pas l'angélisme. Il sait parfaitement que certains de ses sujets ne sont pas des modèles d'honnêteté. Toutefois, on devine une certaine tendresse dans la manière dont il évoque ces moments de rencontre. Les modèles sont choisis parce qu'il a été touché par eux, et tout simplement parce qu'ils existent. Ce ne sont que des humains, avec un vécu plus ou moins chaotique, plus ou moins intéressant, juste des vies. Julien Beneyton fait partie de ces artistes qui ont choisi de peindre le monde non pas tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est, de manière crue, sans fard, et sans morale. C'est pourquoi il y a du Callot, du Goya, du Dix dans sa démarche. Du côté de la poésie, on pense à un François Villon qui, s'il avait vécu aujourd'hui, aurait sans doute fait du rap. L'art de Julien Beneyton nous rappelle ce que cela signifie d'être un humain. En ce sens, sa peinture, pour paraphraser Alberti, est une fenêtre ouverte sur le monde… réel, un monde peuplé d'inconnus, très différent de l'univers relativement protégé de la famille, du cercle de connaissances ou du milieu professionnel.
Un monde plus risqué, où personne ne peut choisir qui il va croiser au détour d'une rue. C'est une chose qui semble très simple mais, rappelons-le, à l'heure où l'art oscille entre ces deux extrêmes que sont le glamour écervelé et la compassion distanciée, c'est déjà beaucoup. Au risque d'embarrasser l'artiste, on pourrait affirmer qu'il s'agit-là d'une authentique (celle-là) position critique. Car la véritable subversion ne se présente jamais de manière littérale. Comme son étymologie l'indique, elle est souterraine. Elle évite le tapage, ne s'autoproclame pas, la discrétion, l'air de rien, étant le gage de son efficacité.

Richard Leydier

list

Brother Humans

Do you sometimes wonder about the supposedly revolutionary virtues of contemporary art? Are you utterly convinced of their subversive efficiency or do you feign a redemptive naivety in this domain?
This is what I think: these days, preferring a critical dimension in artworks is a last-ditched attempt to connect our sterile and anemic era to the tumultuous spirit of the first avant-garde movements. Political commitment among artists was then a relatively new position, which entailed an element of risk, such as being locked up. Today, this commitment is more a cliché of art discourse, professed by subsidized creators who, compared with their illustrious predecessors, don't risk much. Today, vaunting a subversive, leftwing dimension within an art market that has never been so capitalist, is no longer very meaningful and most of the time turns out to be no more than a sales pitch. On one side, there are artists who can't deal with their useless status; and on the other, collectors who feel guilty (if only unconsciously) for being financially comfortable… Just before the year 1000, rich people who feared the cataclysm heralded by the end of the millennium, paid fortunes to a few unscrupulous prelates to ensure that their souls, thanks to this last-minute generosity, would go straight to heaven. This phenomenon was known as the "traffic of indulgence." There is something akin to the traffic of indulgence and the thirst for redemption in the art world's obsession with subversive content in art.
I'm sorry to say it but the economic "reality" of the art world does not square with the demands shouted from the rooftops by many artists. Most art that is "socially critical" is a fantastic, incredibly hypocritical game of dupes, no more, no less. This is nothing new. The game of artistic subversion is skewed; and the art world, even when it pretends compassion for a host of distant socio-political problems, generally does not know much about the outside world, starting with the one laid out downstairs from where it lives.

It would probably not occur to Julien Beneyton to present himself as a "critical, politically committed" artist. It would probably annoy him if someone decided to label him that way. Yet, because of the subjects he has chosen to represent, he could easily stake a claim to this very fashionable status. No doubt he does not out of modesty. Beneyton paints, among other things, people that societies in so-called developed countries (in Paris, New York, Warsaw…) do not want to see or barely tolerate: bums, homeless people, young Blacks and Arabs, rappers whose music Julien listens to constantly, etc. But while today's subversives claim to defend social categories (abstract by nature), he chooses to paint individuals. Beneyton responds to the hackneyed clichés of critical art with an endeavor to re-humanize, by giving faces back a name and a personal history.
His paintings are portraits that result, above all, from an encounter, a discussion with the model, then a photo shoot if the person agrees to it. The many photographs serve as sketches for the painting. The artist accumulates details that will be clues to the subject's personality.
There is, for example, J-roc, a young, black New Yorker who has already served two prison sentences for drug trafficking. He risks a life sentence if he gets caught a third time. So he tries to get his life together by rapping. The young man poses in front of Queensbridge. His expression is somber and melancholic. His hand grips his cell phone. Around him, everything seems threatening: the river's black waters, the Caspar David Friedrich-style emaciated trees; even the buildings seem on hold, fragile and on the verge of collapse. We also encounter Joanna, a young woman from the Bronx met at the PS1 art center in New York where she guards the exhibition spaces. Her big green eyes and tattooed neck betray an unstoppable rage for life. As for Tiger, the loony he ran into in a New York street, his grimacing face and eyes rolling in all directions leave no doubt that his spirit left for new horizons long ago.
There are also all the works that Beneyton devoted to those who may or may not still belong to the land of the living: the bums… A few years ago, he painted Josyane, an old lady in terrible shape who lived on the sidewalk at the Odéon crossroads. In a new series, the artist only kept the photos of bodies lying down and a few essential accessories (bottles, shoes, etc.), isolating them on a white background. The contrast between the immaculate surface and the pitiful state of the subjects further accentuates the effect of an infinite abyss of solitude with no hope of return.

However, let there be no mistake: Julien Beneyton never wallows in the sordid or indulgent. Yet again, he is definitely not about adopting the posture of an upholder of the law or the valiant white horseman: "In my painting, I show people, I don't judge them." The approach to models is delicate and respectful, but it is important to the artist to step back and retain his position of neutrality. He is not naïve and does not pretend his subjects are angels. He knows perfectly well that some of them are not shining examples of honesty. Even so, we sense an element of tenderness in the way he describes meeting them. He chooses his models because he was touched by them and simply because they exist. They are human beings with a more or less chaotic, more or less interesting past. Just lives. Julien Beneyton is one of those artists who has chosen to paint the world not as it should be but as it is, in a raw manner, openly and with no moralizing. This is why there is a little Callot, a little Goya and a little Dix in the way he works. On the poetry front, there is François Villon who, if he had been alive today, would have surely been a rapper. Julien Beneyton's art reminds us what it means to be human. In a way, his painting, to paraphrase Alberti, is a window open onto the (real) world, a world populated with strangers, very different from the relatively protected world of family, a circle of acquaintances or a professional milieu.
It is a riskier world where nobody can choose who he will run in to around the next corner. It seems simple but remember, at a time when art oscillates between the two extremes that are brainless glamour and distanced compassion, it is no mean feat. At the risk of embarrassing the artist, we can affirm that his is an authentic critical position. For real subversion is never literal. As its etymology suggests, it is underground. It avoids making a fuss, does not blow its own trumpet, is discreet and unpretentious. This is what ensures its efficiency.

Richard Leydier

list